Attitude

Si a quarante ans tu n’as pas imaginé une nouvelle civilisation justifiée par un absolu, tu as raté ta vie. Mais l’homme, tout préoccupé de lui, est souvent ridicule dans son imagination : une Rolex lui suffit !

On n’écrit pas comme on tire en l'air… On écrit au corps à corps, monté sur les étriers, sabre au clair !

Rien n’est beau comme une singularité, même un infime détail qui s’affiche avec orgueil différemment des autres. C’est une certaine forme de résistance, une manière souveraine de s’affirmer. C’est le panache de Cyrano, la crane téméraire du légionnaire, la dague glissée dans le bas d’une femme.
Nous reviendrons conquérir notre monde par les chemins buissonniers.

L’angoisse d’exister, voilà ce qu’a créé le monde moderne pour la jeunesse ! Et il s’est évertué à détruire tout refuge possible contre ce mal du siècle ; de la cathédrale à la famille, des valeurs à l’esthétique, du zinc des amis aux forêts sauvages. Rien n’échappe à sa furie barbare. Les témoins du passé - hommes, mots, vertus, œuvres - sont écartés, purgés, dénoncés, assassinés par les nouveaux prêtres exaltés du progressisme, enivrés de leur image, rongés de haine. Dans ce nouvel ordre rigide, nous glisserons le romanesque, la rêverie… nous y glisserons la fantaisie, nous lèverons l’excommunication de l’amour fidèle. Nous reviendrons conquérir notre monde par les chemins buissonniers.

Je n'ai jamais aimé l'esprit de sérieux, ni même le goût de ce qui est utile. Il faudra bien un jour, si l’on veut respirer librement, qu'on revienne à ce qui ne sert à rien d’autre qu’à la poésie, et au canular.

La liberté est bien loin de n'’être qu'un concept politique gravé ostensiblement sur les frontons des bâtiments officiels. Elle est essentiellement une forme poétique de l’existence, un état gazeux étranger à l’univers matériel, un royaume tempéré car imparfait, un appel du grand large.
Je défendrai toujours l’homme privé contre le citoyen, l’homme libre contre l’homme public ligoté à l’État.
Les hommes mieux faits pour la joie
J’exècre cette insupportable manie mélancolique, inguérissable, empalée sur un romantisme à deux sous, arrosée de larmes perpétuelles, de ces êtres déliquescents fabriqués de souffrances intellectuelles et de contemplations solitaires. Je leurs préfère assurément les hommes mieux faits pour la joie, formés pour la vie rugissante, se satisfaisant d’infini et d’absolu et traçant leur chemin également sous les coups ou les caresses.
J’ai toujours été fasciné par les cheminements hasardeux, les tâtonnements incertains, les concours de circonstances et les rencontres fortuites, qui finissent par trouver la cohérence d’un tableau impressionniste et tirent un bras d’honneur au déterminisme.

Il faut ordonner tous ses actes à des valeurs absolues, plus hautes que la vie, en ignorant le martyr superflu, la roulette russe et les seins de Lola !

Intuition palpable que pour protéger le monde, il convient de laisser prospérer un peu le Mal, la damnation de ses péchés capitaux.

Il me faut, à portée d’envie, une gare, un port, un aéroport, un chemin. Quelque chose de concret, une corne de brume, une odeur de kéro, un coup de sifflet, comme un coup de fouet, qui rappelle perpétuellement l'envie d’aventure, le pressentiment de passions à naître.
Il faut se méfier de l'ennui des aventuriers : s'ils ont de l'immense devant eux, ils s'émerveillent, quatre pieds d'horizon les tuent.
Georges D'Esparbès
Joyeuse sédition selon Matthieu (Part 3)
Briga regardait Jovis. Plus exactement, elle le scrutait, décryptant dans ses traits tous les signes des faiblesses qu’elle connaissait par cœur. Le maquillage ne voilait rien, il creusait même, en fin de journée, des sillons épais qui laissaient tout deviner. Le cabotinage lorsqu’il avait cette mimique ridicule de garçon boudeur, les hésitations lorsque les yeux s’ouvraient trop arrondis, la peur lorsque les narines se dilataient et qu’il semblait perdre haleine, le ton agressif qu’il prenait, le petit rictus hautain qui lui creusait la joue et lui fermait les paupières. Il n’était pas beau, car il transportait à la fois trop de méchanceté et d’ignorance pour l’être. Il était une grimace qui n’arrive pas à se poser. Il n’était pas beau, mais il avait de la chance. C’était d’ailleurs toute son histoire récente. Porté par les trusts, flatté par les medias, il avait profité du système électoral défaillant de la démocratie pour être porté à la Présidence d’un pays avec 16% des voix. Depuis lors, il gouvernait sous téléguidage d’éminences grises dont la non-traçabilité rendait impossible l’identification. Il était donc officiellement le seul despote éclairé de ce coup d’Etat démocratique. Le lot habituel des alliances perfides, lâches, ainsi que les rêves mièvres et superficiels de la société firent échouer toutes les âmes en peine à ses pieds. Après le très court printemps, vint la saison de la répression qui coïncida avec la fin de la grande pandémie de coronavirus.
Briga était charnellement à Joris depuis les plus tendres années de ce dernier à qui elle avait fait découvrir son corps de femme. Les usages l’avaient pointée du doigt. Les ricanements avaient fini de l’aigrir. Elle avait gardé le goût des jeunes hommes, lui avait développé un rejet de la femme-amante au profit de celui de la femme-mère dont elle avait endossé l’habit. Elle portait en détestation tout ce vieux monde qui l’avait emprisonnée dans ce rôle de vieille fardée, attifée des robes les plus chères qui ne pouvaient cacher des fesses plates, des yeux enfoncés dans les orbites, des perruques ridicules. Son ventre récalcitrant lui avait refusé toute descendance légitime. Mais le légitime, elle s’en fichait. C’est pour cette raison qu’elle avait exigé que Jovis lui trouve une fille à adopter. Jovis, qui ne se sentait investi d’aucune mission procréatrice, vit dans cet événement un nouveau moyen d’exister différemment de ses prédécesseurs. L’intronisation de leur fille portait la revanche de Briga et la boulimie d’événementiel de Jovis. La révolte des Salafs et des Chaotistes n’y changeraient rien. Comme la fronde des Opposants, elles seront matées dans un succédané de justice. La force de Jovis était dans l’infatigable discorde des Français autant que dans ses soutiens invisibles, créatures qui venaient s’enrichir du chaos et du sang répandus. La pandémie avait arraché les derniers restes d’humanité de ce monde. Il se sentait en droit d’imposer, pour le bien des survivants.

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