mer

La liberté est bien loin de n'’être qu'un concept politique gravé ostensiblement sur les frontons des bâtiments officiels. Elle est essentiellement une forme poétique de l’existence, un état gazeux étranger à l’univers matériel, un royaume tempéré car imparfait, un appel du grand large.

J'ai envie d'une plage, de brume de chaleur au dessus de la mer et d’un vent souple. Je cherche un sentiment d'été, ce mélange flou entre la vapeur du hammam et le mince filet de fumée d’une cigarette.

A vingt ans on rêve d’aubes glorieuses, de rades sordides, d’amitiés sincères, de coups de feu, de poing, de tabac. Plus tard, on rêve d’aventure, la maladresse de la jeunesse en moins, l’épaisseur d’une vie d’adulte en plus
Aux confins d’un nulle part exotique

Ouvrir une ambassade aux confins d’un nulle part exotique, en bord de mer. Y boire du vin délétère et du café aristocratique, vivre. N’être que spontanéité et d’une énigmatique nonchalance. Rire, lire, écrire. Puis se taire. Certains silences ponctuent des siècles de bruit. Ne prendre au sérieux qu’une seule femme à la chevelure profonde. L’épouser. Se vérifier de temps à autre dans le miroir, sans complaisance. Vivre intensément, comme un Dieu ou une bête. Danser. Sobre, sombrer dans l’absolu, cette folie de condamné, de torturé. Apprendre à marmonner comme Gould, à éclater de couleurs comme de Staël. Vieillir. Soumettre sa force, son impérialisme à une œuvre, ou bien tout brûler. Et si l’Ambassade ferme, tout recommencer. Devenir serveur dans un bar d’Oymyakon, cavalier errant en Mongolie, marin sur un brise-glace, aventurier en Toscane, chanteur de charme à Cao-Bang, Lord désargenté en Argentine, tireur de sarbacane empoisonnée dans une jungle profonde. Puis acheter un bateau, faire naufrage, sur le sable laisser une empreinte éphémère.
Certains paysages sont des états d’âme.

C'est l’été, c'est le soir. Des nuages effilochés comme des gazes légères filtrent déjà l’azur. Je suis là, énervé des senteurs du maquis du cap corse… encore rouillé de l’hiver et empuanti de la ville… attendant la caresse purificatrice du Libeccio. C’est exactement la couleur sensible et pure du silence qui se peint ici, dans les tons éclatants d’une peinture épaisse de Nicolas de Staël, sans l’ombre d’un être vivant. La terre a passé, en strates successives de grands traits verts stridents aux plus sombres. Le ciel, dans une déchirure vermillon, fait surgir la mer dans l'événement du bleu. Certains paysages sont des états d’âme.
L’alliance des mâts qui défie les tempêtes

Plus tard, je vous parlerai des paysages irréfutables de l’alliance des mâts qui défie les tempêtes et de cette légèreté si spéciale des matins de pleine mer, lorsque la peau hésite...

Ai croisé un jeune d'aujourd'hui : dépeigné de plusieurs jours, avachi des paupières, les chairs déjà molles, sérieux, le nez mal planté, le menton fuyait là où le sourcil avançait planté sur une arcade sombre. Large bouche, dents espacées, lèvres colériques et bleues, aucune harmonie ne venait lier chacun des traits. Un pilier du genre ! Enfoncé dans une nonchalante affligeante, il ne faisait manifestement aucun effort pour tenir une posture. Ses formes épousaient exactement l'air du temps et le fauteuil pullman 612 du navire de traversée vers la Corse. Il dévisageait chaque passager, essayant de trouver chez eux quelques points communs qui pourraient l'ancrer dans l'espèce humaine. Las, il s'exhiba avec un magazine faisant l’apologie du spécisme.
Je glissais ma main dans mon vieux sac bergam, pris un papier bristol et rapidement je griffonnais " On ne tombera qu'après avoir osé de grandes choses". En toute discrétion, je fis pousser la missive vers le passager 612, par le biais d’un personnel de salle. A la lecture de l‘aphorisme de Sénèque, le jeune balaya la salle, l’œil enfiévré. Il s’était relevé, le torse bombé, le menton fièrement dressé, la mâchoire serrée. Je venais de lui offrir quelques promesses viriles de cicatrices d’homme. Je pris une rasade de rhum de ma fiole et me tournais vers le grand espace marin.

Les hommes qui rêvent poursuivent leur chemin qui n'est autre que celui que veulent le hasard, la bagarre, la mer, et les femmes. Ils sont justement persuadés qu'en cela consiste l'essence d’une vie aventureuse.

Je croise les ruines de l’été où s'agitent les dernières lumières malmenées par la pluie, la tempête et le ruissellement des vagues ; tous ces assauts d’automne qui viennent préparer la terrasse inhospitalière de l’hiver, sous un pin grandiose où s'amuseront les choucas. Et assis sur cette terrasse, alors que mon chapelet tournoiera encore dans les vents passagers, je viderai mon verre à la détestation des hommes perdus dans une errance sans astre et sans plus aucune croyance une fois leur soleil estival perdu dans les gris persistants.

L'attente, comme un tableau de John Register, où un homme, le front collé sur la vitre de la terrasse du port, voit venir le navire qui l'emportera bientôt avec les figures enfiévrées de ses rêves : l'aventure, l'inconnu...
Du vent de l’hiver il ne reste plus rien
Je vais m'asseoir là, sur la terrasse au bord de mer.
Le vinyle craque sous les notes de Chet Baker.
L’ivresse n’est pas venue. C’est pourtant une nuit à faire des feux d'artifice.
Tout me semble soudain si tamisé à l’ombre d’un soleil qui s’endimanche.
Du vent de l’hiver il ne reste plus rien à part quelques frissons.
Les longs jours des grandes plages encore muettes

Prolonger la belle saison des longs jours des grandes plages encore muettes d’avril.
A l’ombre des grandes canonnières

Plus personne ne se baigne à l’ombre des grandes canonnières, sur les plages froides de l’Atlantique.
Oh ! s’en foutre. S’en foutre, est une possibilité. Prendre quelques milles d’indifférence...
Mais voilà que le long des golfes bleus, contre le reflet clair d’une digue abandonnée à la nuit, j’ai vu une femme postée en sentinelle. Et il me plaît de croire que son parfum d'envolées animales n'exista que porté par un frisson venant des rives de méditerranée, où les femmes ont des fusils et méprisent les hommes qui ont fui.
08 mars 2016,
Canonnière « La Rebuffade »,
au large des côtes bretonnes.
Il existe toujours des lieux inutiles où se perdre

Il existe toujours des lieux inutiles, sources d’imminentes joies de vivre, où l’on risque encore de se perdre d’être surpris.
L’exaltation colorée des bleus méditerranéens

Nicolas de Staël est cette exaltation colorée, cette fulgurance épurée qui doute entre Van Gogh et Turner.
Finistère, 17h00, bar des Brisants

Finistère, 17h00, la marée étale est dérangée par le vol bruyant de quelques mouettes. Les nuages sont taillés droits et bas, comme une peinture de Maynard Dixon. C'est un temps à s'enfermer dans un bar avec des rêves de nouveau monde. Le bar des Brisants est un havre de marins capables de tenir un verre, l’ennui des escales, un coup de poing, sans broncher. J’avais justement besoin de liqueurs troubles, d’hommes perdus, de tension pour tailler mes espoirs à la dimension des rafiots rongés par le sel et les voyages.
À la fin du jour, quand la chaleur du soleil sera définitivement apaisée, alors je descendrai au bord de mer prendre la température de l'aventure.

Un soir aux gabardines gonflées, aux bourrasques salées
Un soir au ciel impatient, à réclamer un orage
Un soir de jonque et de saké
Un soir à accoster
Un soir à faire sauter la banque ou à prendre le pouvoir
Un soir brûlant, aux lueurs des lampes tempêtes
Un soir de la belle époque qui n'était belle que parce qu'elle était d'époque

Hâtivement, fuir la ville ! On se trompe toujours lorsqu’on croit pouvoir se déplier hors de la forêt, loin des embruns

Récurrence du port, de la mer, des départs, de l’exil, du foyer à l’abri des brisants, les mains calleuses, bourrues d’amitié, le bateau qui sombre et le cimetière face à la mer, habité de cercueils vides de marins … la suspicion que ceux-ci soient naufragés dans un lointain pays exotique. Dans mon imaginaire, la gare, c’est plutôt l’attente, le baiser volé, le hall désert, le train qui déraille, les corps démantelés, les morts, le fer et le feu fondus en un seul crissement aigu. L’aéroport, c’est la modernité, la rapidité, le bond, le voisin anonyme, les fesses de l’hôtesse, l’étroitesse du hublot, le confinement, la démonstration excessive du détournement ou de l’explosion.
Les grands silences marins forment la jeunesse.

De mes songes naquirent mes passions, la mer et la solitude, les grands silences marins du large et les rivages austères, les côtes nordiques, le sens de l’éternité et l’écriture.
Grégoire Dubreuil, 1984




















