Tout ça finira dans le purin bourgeois

Drapeau noir

Georges Darien – 1897 - Extrait du roman Le Voleur, chap. XIII : Rencontres heureuses et malheureuses

 

Alors c’est cela, le spectre rouge ; c’est cela, le monstre qui doit dévorer la Société capitaliste ! Ce socialisme, qui change le travailleur, étroitement mais profondément conscient de son rôle et de ses intérêts, en un idéaliste politique follement glorieux de sa science de pacotille ; qui lui inculque la vanité et la patience ; qui l’aveugle des splendeurs futures du Quart-État, existant par lui-même et transportable d’un seul coup, au pouvoir. Cette anarchie, qui codifie des truismes agonisant dans les rues, qui passionne des lieux-communs plus usés que les vieilles lunes, qui spécule sur l’avenir comme si l’immédiat ne suffisait pas, comme si la notion du futur était nécessaire à l’acte - comme si Hercule, qui combattit Cacus dans les ténèbres, avait eu besoin d’y voir clair pour terrasser le brigand. Pépinières d’exploiteurs, séminaires de dupes, magasins d’accessoires de la maison Vidocq...

 

Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme l’autre, despotismes tempérés par le chantage ; des gouvernements auxquels le gouverné reproche sans trêve, comme l’autre, leur immoralisme ; mais jamais sa propre misère morale. La Révolution prend l’aspect d’une Némésis assagie et bavarde, établie et vaguement patentée, qui ne songe plus à régler des comptes, mais qui fait des calculs et qui a troqué le flambeau de la liberté contre une lanterne à réclame. En haut, des papes, trônant devant le fantôme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui pontifient, jugent et radotent ; des conclaves de théoriciens, de doctrinaires, d’échafaudeurs de systèmes, pisse-froids de la casuistique révolutionnaire, qui préconisent l’enrégimentation - car tous les groupements humains sont à base d’avilissement et de servitude ; - en bas, les foules, imbues d’idées de l’autre monde, toujours disposées à prêter leurs épaules aux ambitieux les plus grotesques pour les aider à se hisser dans ce char de l’État qui n’est plus qu’une roulotte de saltimbanques funèbres ; les foules bêtes, servile, pudibondes, cyniques, envieuses, lâches, cruelles – et vertueuses, éternellement vertueuses ! Ah ! Comme on comprend le beau rire de la toute puissante armée bureaucratique devant l’Individualité, comme on comprend la victoire définitive de la formule administrative, et le triomphe du rond-de-cuir ! Et l’on songe, aussi, aux enseignements des philosophes du XVIIIe siècle, à ce respect de la Loi qu’ils prêchèrent, à leur culte du pouvoir absolu de l’État, à leur glorification du citoyen... Le citoyen – cette chose publique - a remplacé l’homme. La souveraineté illimitée de l’État peut passer des mains de la royauté aux mains de la bourgeoisie, de celles de la bourgeoisie à celles du socialisme ; elle continuera à exister. Elle deviendra plus atroce, même ; car elle augmente en se dégradant. Quel dogme !... Mais quelle chose terrible que de concevoir, un instant, la possibilité de son abolition, et de s’imaginer obligé de penser, d’agir et de vivre par soi-même ! Par le fait de la soumission à l’autorité infinie de l’État, l’activité morale ayant cessé avec l’existence de l’Individu, tous les progrès accomplis par le cerveau humain se retournent contre l’homme et deviennent des fléaux ; tous les pas de l’humanité vers le bonheur sont des pas vers l’esclavage et le suicide. Les outils forgés autrefois deviennent des buts, de moyens qu’ils étaient. Ce ne sont plus des instruments de libération, mais des primes à toutes les spoliations, à toutes les corruptions. Et il arrive que la machine administrative, qui a tué l’Individu, devienne plus intelligente, moins égoïste et plus libérale que les troupeaux de serfs énervés qu’elle régit ! On a tellement écrasé le sentiment de la personnalité qu’on est parvenu à forcer l’être même qui se révolte contre une injustice à s’en prendre à la Société, chose vague, intangible, invulnérable, inexistante par elle-même, au lieu de s’attaquer au coquin qui a causé ses griefs. On a réussi à faire de la haine virile la haine déclamatoire... Ah ! si les détroussés des entreprises  financières, les victimes de l’arbitraire gouvernemental avaient pris le parti d’agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misères, il n’y aurait pas eu, après ce désastre cette iniquité, et cette infamie après cette ruine. La vendetta n’est pas toujours une mauvaise chose, après tout, ni même une chose immorale ; et devant l’approbation universelle qui aurait salué, par exemple, l’exécution d’un forban de l’agio, le maquis serait devenu inutile... Mais ce sont les institutions, aujourd’hui, qui sont coupables de tout ; on a oublié qu’elles n’existent que par les hommes. Et plus personne n’est responsable, nulle part, ni en politique ni ailleurs... Ah ! Elle est tentante, certes, la conquête des pouvoirs publics !

 Ces socialistes, ces anarchistes !... Aucun qui agisse en socialiste ; pas un qui vive en anarchiste... Tout ça finira dans le purin bourgeois, Que Prudhomme montre les dents, et ces sans-patrie feront des saluts au drapeau ; ces sans-respect prendront leur conscience à pleines mains pour jurer leur innocence ; ces sans-Dieu décrocheront et raccrocheront, avec des gestes de revendeurs louches, tous les jésus-christ de Bonnat. Allons, la Bourgeoisie peut dormir tranquille ; elle aura encore de beaux jours....

 

 


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