Joyeuse sédition selon Matthieu (Part 2)

Après trois heures d’infiltration, Matthieu arrivait enfin aux abords du quartier réservé, dernière enclave avant la Pépinière, résidence-fortifiée de Jovis, Président de ce pays. Son objectif était une des bâtisses offrant un angle de tir réduit, à presque 1 100 mètres de distance, sur le balcon où devait se dérouler une cérémonie en l’honneur de l’adoption d’une fille de treize ans par le couple présidentiel. La petite princesse démocrate devait succéder à Jovis et mettre symboliquement fin au patriarcat en France : la dernière mue, avaient annoncée les medias. Ce balcon était la seule faille dans le dispositif ultra sécurisé autour de Jovis, de sa femme, de sa cour.

Le quartier réservé était clos. Les portes d’accès avaient dû fermer dès les premiers feux en zone des Chaotistes.  Rouleaux de barbelés, grillage de sept mètres de haut, miradors, postes et projecteurs, ne laissaient aucun passage possible hors des faisceaux lumineux et des patrouilles du service d’ordre rapproché : les Protecteurs. Matthieu savait instinctivement qu’il ne pouvait pas s’infiltrer dans cette zone. L’exubérance de sa virilité dépouillait avec outrance chaque citoyen de ce quartier de tout droit de lui ordonner quoi que ce soit. A l’intérieur, le petit monde des néo-démocrates vivait dans l’état de grâce de la  Grande Libération de Mai, cette révolution portée par les médias et les grands trusts. La Grande Libération avait abouti à la rédaction d’une bâtisse mentale, Le Manifeste de la nouvelle Humanité, se substituant à la Déclaration des Droits de l’Homme.

Il prit position. Le froid s’installait, lui mordant la chair. Il craignait que la brume n’apparaisse. Dans le brouhaha des ruelles de la Qasabah, il percevait le bruit plus dense des gens qui se rassemblaient autour des braseros. Il effectua les derniers réglages des tourelles de la lunette, liés à l’angle d'inclinaison vers le bas. Il n’avait pas emporté son smartphone avec l’application balistique de peur de se faire repérer. Il serra la bretelle en cuir de son DAN, pressa la crosse sur les os de l’épaule, verrouilla le poignet, le fusil dans la paume de la main. Puis il souda littéralement sa joue sur l’appuie-joue, écrasant sa mâchoire presque douloureusement. L’odeur de graisse d’arme disparaissait sous celle des braseros. Il aligna les organes de visée sur la cible, à l’endroit exact où le tir devait arriver : pleine tête. Il ferma les yeux, respira profondément et complètement, relâcha son corps. Le fusil arriva au point naturel de visée. Jovis était là, dans son viseur ! Il secouait la tête avec cette moue d’enfant capricieux qui avait fait l’objet de tant de caricatures. Il appuya sur la détente.

 
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Commentaires

  • Brocard
    • 1. Brocard Le 12/01/2022
    La vraie maturité d’un système politique, c’est de reconnaître lorsqu’il arrive en fin de vie, qu’il doit se réformer. Je crois que nous sommes à la fin des institutions de la Ve République et nous devons renoncer à attendre notre salut des dirigeants et envisager une révolte.
  • Soliveres A.
    • 2. Soliveres A. Le 03/01/2022
    La souveraineté populaire s’incarne tantôt dans le gouvernement d’assemblée, tantôt dans l’émeute. Il n’est pas interdit de penser que nous sommes plutôt sur le second temps. Joyeuse sédition.

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