On ne sait jamais comment la colère est née

Terra ignota la melancolie des fast foods

L’appartement était dans un quartier qui n’avait aucun humour mais compensait avec une certaine poésie de l’abandon à laquelle il restait insensible : charme mélancolique, fausse intimité façonnée par un quotidien bourgeois. Il regardait la place à travers les persiennes de fer de la fenêtre, au troisième étage. Le front appuyé sur la fraîcheur de la vitre, il apercevait les pavés descellés de la rue dont le nom porté sur l’émail bleu de la plaque lui rappelait sa jeunesse.  Son souvenir se promena quelques instants dans la rétrospective des années qui ont inventé la mélancolie des fast-foods et la poussière soulevée par les chevaux des néo-hussards. Il pensa en souriant à cette belle famille d'esthètes chaotiques qui avait fait de son adolescence une longue saison amusante. Il se souvint qu’il avait prolongé cet âge ébouriffé avec des petits moments faciles de Sisyphe heureux, de réactionnaire entendu. Il avait vécu ensuite, dandy insolent et rieur, séduit par les belles flambées que le vent transporte. 

Sa pensée fut distraite par les photos posées sur le marbre de la commode du salon : un vieil indien Taos au visage parcheminé et une inuit Iñupiat dont la tignasse se mêlait aux poils de sa capuche fourrée. « Civilisations éteintes, exterminées par le Progrès idéologique » pensa-t-il. Il appuya les cinq premières notes du Requiem en ré mineur de Mozart en passant à côté du piano du couloir. Il s’arrêta face à la bibliothèque ventrue, anarchique. Merveilleux fouillis fait des dialogues rugueux, de prières de ruffians et d’espoirs de martyrs. L'idée que les mots se promenaient si près de ses certitudes l’avait toujours fasciné. Entre deux livres, il retrouva une bouteille entamée d’un single malt Ardbeg distillé sur la côte sauvage de l'ouest de l'Écosse. Il appréciait cette odeur tourbée qui évoquait le tarmac chaud après une pluie d'été. Plus loin, après la bibliothèque, dans la chambre beige qui s'ouvrait à droite, quelques peintures attendaient depuis des années d’être accrochées au mur. Son sac était posé sur le grand lit. L’odeur musquée du tabac froid, le calme de l’appartement, l’ordre dépoussiéré, prolongeaient l’idée de départ imminent.

Avant de fermer la porte, dans le petit vestibule, il décrocha les photos de famille du cadre du miroir. Il laissa passer un sourire en regardant les portraits de sa femme et de ses enfants ; soulagé de les savoir à l'abri dans la solidité d’une vieille bastide. Là-bas, ils étaient invincibles sous le regard fraternel des gens du pays qui calculent encore le temps en saison. Il ne lui restait que quelques minutes avant que sa présence ne soit remarquée par les bandes urbaines qui écumaient le centre-ville. Sur le pas de la porte, il se demanda comment ce monde en était arrivé à cet état tendu qui fait passer du rire aux lames, de la civilisation aux hordes, des feux de la Saint Jean aux colères hurlées à la lueur des Molotov et des tirs éclairants des GL-06 de 40 mm.

En sortant de l’immeuble, son acuité dopée à la sensibilité de l’insomnie et à la lucidité du jeûne se heurta aux hurlements suicidaires du siècle. A l’angle de la place, l’hôtel néo-gothique avait été pillé et souillé de graffitis qui livraient le monde au vagabondage et au ravage de mots mythomanes et exhibitionnistes. Les jeunes arbres de la place minérale avait été arrachés. Les étals des bouquinistes avaient été brûlés ; les livres éventrés se rependaient en une longue traînée blanche qui prenait fin dans la bouche du métro.

Il sentait en lui cette colère nouvelle, floraison tardive des chahuts vivaces de sa jeunesse. Il passait maintenant devant les mots, en première ligne dans le parfum lourd et tenace de la guerre.

 

 

Photos

- Vieil Indien Taos (1905) par Edward S. Curtis.

- Femme Inuit Iñupia à Noatak (1929), Alaska.

Esthétique Hussard la mélancolie des fast foods Jean-Marc Parisis Brûler le palais

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Commentaires

  • Guillaume
    • 1. Guillaume Le 06/08/2016
    Pour se délivrer d'incertitude, ils défilent, pensant qu'ils déferlent, cœurs d'enfants dans un corps de foule. Henri Michaux.
  • Pas par là
    • 2. Pas par là Le 14/04/2016
    @Marignac
    Je ne suis pas vexé, loin s'en faut. J'apprécie l'échange. Je souligne juste que, ne trouvant aucun talent à la mort, ni à l'héroïco-tralalaisme, je reste impressionné par ceux qui acceptent ce qui survient en chantant, forts d'une intériorisation précoce d'un monde dangereux et surement d'un aguerrissement physique. Je trouve, en plus, sur ce blog une singulière volonté dans le chant.
  • Marignac
    • 3. Marignac Le 13/04/2016
    À "pas par là" :
    je me sens en amitié ici, et je n'avais aucune intention de vous vexer, juste, de discuter. Aucune impatience de la guerre, encore moins à mon âge canonique, où l'on a une idée de ce que coûte l'héroïco-tralalaisme, si vous me permettez ce néologisme. Mais il me semble que dans le texte de Jean-Marc, que j'ai croisé et fréquenté qq années après "La Mélancolie…", un texte que j'admirais beaucoup pour sa virtuosité stylistique, il y a cette notion qu'on est rattrapé par la guerre. Et qu'alors, il faut s'y résigner, ce qui est un peu différent, que "L'impatience au plaies et bosses de la jeune recrue qui fit toujours sourire celui qui a vu le feu" (Drieu, "lettre aux surréalistes"). Il s'agit d'accepter ce qui survient et d'y trouver son compte, puisque nous ne sommes que de passage.
    Je ne connais pas Mozart, peu féru de musique classique. Quoiqu'ignorant en latin, je suppose que Lacrimosa est la déesse des larmes.
    À Harcourt, je me souviens de Lartéguy. Ce passage est tiré des "Mercenaires". C'est le destin de Pierre Lirelou. Je me trompe ?
  • Harcourt
    • 4. Harcourt Le 03/04/2016
    "De vingt à trente ans, il a combattu pour refaire le monde. Ensuite, il s’est un peu battu pour ses rêves et, enfin, pour une image de lui-même qu’il s’était inventée. Jamais l’argent ne l’a intéressé, rarement la gloire, et il s’est soucié fort peu de l’opinion de ses contemporains", mais qui se souvient de Jean Lartéguy.
  • Pas par là
    • 5. Pas par là Le 29/03/2016
    @Marignac
    "Jouir du chaos", "guerre ou civilisation"... cette impatience de la guerre... Repensons à la trajectoire du requiem de Mozart :après l’apocalyptique Dies Irae, vient le trouble Confutatis puis le priant Kyrie et le tragique Introïtus, Enfin l'incontournable Lacrimosa !!!
  • Comme ça en passant
    • 6. Comme ça en passant Le 29/03/2016
    Ce " Il passait devant les mots, en première ligne" est grandiose après cette promenade mélancolique dans l'hésitation tranquille qui se satisfait des lectures tonitruantes. J'aime votre approche civilisation / guerre, ce choix final qui s'impose. Nimier le disait très bien (désolé pour la hussardise) : "Guerre ou civilisation, évidence contre évidence, une génération va choisir", où l'on convient qu'une génération n'est pas forcément une jeunesse.
  • Marignac
    • 7. Marignac Le 26/03/2016
    Quel texte !…"Volonté de puissance" ?… Il faudrait vouloir la faiblesse, et ne pas jouir, à défaut d'autre chose, du chaos qu'on est forcé de subir ?… On se coule dans ce qui est, et les jugements sont superflus, n'est-ce pas ?…
    "Ma peur ne regarde que moi" disait Peter O'Toole dans "Lawrence d'Arabie".
    Pour ma part, une telle énergie, un tel style, je ne les ai pas vus souvent. Chapeau bas.
  • Armance
    • 8. Armance Le 21/03/2016
    Vous les incomplets torturés, les forts comme l'orgueil les généreux, les instables, les hommes.
  • Thierry de B.
    • 9. Thierry de B. Le 21/03/2016
    D'où nous vient cette jouissance devant le spectacle d'une révolution ? De l'abolition de l'ordre ou de sa vengeance violente ?
  • Pas par là
    • 10. Pas par là Le 21/03/2016
    Je déteste en vous cette volonté de puissance, ce rayonnement qui crée, dans mon orbite une zone d'attraction à laquelle j’ai autrefois cédé.

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