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Raskar Kapac

  • Les barques de naufragés

    Terra ignota lit raskar kapac 2

    Petit matin. Café noir, serré. La foule commence à gonfler le long des avenues qui coulent vers la Seine. Quelques personnes viennent s’échouer sur les tables rondes de la terrasse et m’imposent leur regard enfoncé dans leur gorge serrée, comme une bile de mélancolie. Je règle mon café et pars vadrouiller à contrecourant, libre de mon temps. J’entre dans une librairie. J’échappe au flot. Une belle femme racée remet à sa place un petit rat d’université agrippé à ses journaux, à son aspect convenu, à sa carte de réduction de professeur d’université qu’il brandit comme un Ausweis. On ne peut imposer de limite à la vulgarité bourgeoise. Elle, maintient son sourire comme une dernière touche élégante portée au rat qui s’échappe rive gauche, dans le flot. Je croise l'ombre acérée des beaux yeux sombres et vifs de cette femme qui, à elle seule, justifie Paris, l’amour, la beauté. Elle pose un journal grand format sur le présentoir de la caisse : «Trois euros madame !». Elle porte encore du sourire, une trace, une ébauche sûre, avant de quitter la librairie vers la rive droite. Immédiatement, elle paraît encore plus belle.

    Le journal de la belle inconnue se vend sous le nom de "Raskar Kapac". Huit pages sur papier élégant, vierges de toute réclame. On y parle d’un esprit tourmenté - Jean-René Huguenin - de rugby, de peinture. C’est une gazette, un N°1, une promesse. Prose colérique et provocante. Je souris en pensant à cette étrange complicité avec cet ancien mensuel Rennais, "Le Boutefeu", autre barque de naufragés que je feuilletais sur la terrasse du Picca les après-midi ensoleillés, à la fin de la longue saison amusante de l'âge ébouriffé.

    J’emporte le dernier exemplaire du journal. Ce sera ma lecture du soir, en écoutant « Feu ! Chatterton », un rock français, élégant, au langage châtié :

    «Madame, je jalouse

    ce vent qui vous caresse

    prestement la joue»...